Je me souviens encore de l’odeur de café brûlé et des néons clignotants du hall de l’hôtel à Cannes. C’était mon dixième jour de couverture pour un magazine indépendant, et je n’avais jamais prévu de tomber sur Scarlit Scandal. Elle se tenait près de la terrasse, un verre d’eau gazeuse à la main, le regard à la fois fatigué et curieux. Elle portait un chemisier blanc sans manches, rien d’ostentatoire. Ce qui m’a frappé, c’est sa façon de sourire en inclinant légèrement la tête, comme si elle évaluait discrètement son interlocuteur. Je l’avais reconnue grâce à son visage qui tourne sur les réseaux depuis 2019, mais je ne m’attendais pas à une présence aussi discrète.
Quelques heures plus tard, nous nous sommes retrouvés dans un petit salon réservé aux intervenants. Elle a commandé un thé vert, puis a sorti un carnet noir qu’elle feuilletait en parlant. Scarlit m’a raconté ses débuts à Montréal, où elle a grandi dans un quartier résidentiel. « Ma mère travaillait dans une librairie, mon père était dans la logistique », a‑t‑elle dit, les doigts caressant la couverture usée du carnet. « Rien de cinématographique. » Ce qui m’a semblé authentique, c’était son absence de mise en scène. Elle ne cherchait pas à vendre un personnage, mais à expliquer comment elle avait choisi ce métier après avoir étudié l’audiovisuel dans un cégep. Elle parlait de sa première audition comme d’un accident – une annonce en ligne, un casting dans un loft du Plateau‑Mont‑Royal. Je voyais dans ses gestes une tension retenue, celle de quelqu’un qui a dû apprendre à doser entre franchise et prudence.
Le lendemain, nous avons déjeuné dans une brasserie presque vide. Scarlit portait des lunettes de soleil rondes et un jean déchiré. Elle m’a montré des photos sur son téléphone : des clichés pris dans un studio de Los Angeles, où elle travaillait avec un photographe qu’elle qualifiait de « patient comme un moine ». Elle a évoqué sans détour les stéréotypes qu’elle combat chaque jour dans l’industrie. « Beaucoup croient qu’on n’a pas le choix, qu’on est des victimes », a‑t‑elle murmuré en découpant une tomate cerise. « Moi, j’ai choisi. Et ce choix, je veux qu’il soit respecté, pas seulement toléré. » Elle parlait de ses partenaires de tournage comme d’une équipe de rugby : « On se fait confiance, on connaît nos limites, sinon rien ne tient. » Je notais mentalement cette analogie sportive, car elle révélait une approche très technique du métier, loin du fantasme ou du pathos.
Ce qui m’a le plus surpris, c’est son rapport à la routine. Alors que je m’attendais à une vie faite de soirées et de voyages, elle m’a décrit ses matinées consacrées à la lecture de romans policiers (« je finis toujours par deviner le coupable trop tôt »), ses séances de yoga à la maison, et ses appels hebdomadaires à sa sœur aînée, professeure de français à Québec. « Sans ces ancres, je deviendrais folle », a‑t‑elle confié en riant. Elle m’a montré une photo de son chat, un gris tigré nommé Pixel, perché sur une étagère pleine de bandes dessinées québécoises. Pendant une heure, nous avons parlé de la difficulté de maintenir une vie privée quand chaque selfie peut devenir viral. Elle évite les réseaux le week-end, privilégiant les randonnées en forêt près de chez elle, dans les Laurentides. « Là‑bas, personne ne me reconnaît, ou alors ils font semblant. Les deux me conviennent. »
Juste avant son départ, Scarlit a sorti de son sac un petit calepin et m’a demandé si je voulais qu’elle note un conseil pour les jeunes qui débutent. Elle a écrit en lettres capitales : « APPRENDS À DIRE NON AVANT DE DIRE OUI. » Puis elle a déchiré la page et me l’a tendue. « Tu peux la publier si tu veux, mais sans mon nom. Les conseils anonymes portent mieux, non ? » J’ai souri en rangeant le bout de papier dans mon portefeuille. Cette rencontre n’avait rien d’un scoop ni d’une confession spectaculaire. C’était juste le portrait d’une femme qui a construit sa trajectoire avec une lucidité rare, sans chercher à plaire ni à provoquer. En traversant le hall de l’hôtel, je l’ai vue saluer le vigile de la réception par son prénom – preuve qu’elle repère toujours ceux qu’elle croise. J’ai su alors que ses récits authentiques valaient bien plus que les interviews formatées que je décrypte d’habitude.